Examen
du genou chez l'adulte
par Olivier Bismuth
Médecin généraliste
Examiner un genou douloureux est une démarche
diagnostique complexe. Elle implique
-
un interrogatoire recherchant plusieurs informations
: caractéristiques de la douleur, (appelée gonalgie), signes
particuliers, signes généraux ou à distance;
-
un examen orientant vers divers syndromes (entorse,
lésion méniscale, arthrose ... ) ;
-
de tenir compte d'atteintes loco-régionales (sciatique);
-
de considérer le genou comme l'élément
d'un tout (la gonalgie déséquilibre la statique de tout le
squelette, à l'inverse, une attitude scoliotique accentue le poids
du corps sur un genou). Cette souffrance va agir sur la vie de la personne,
son dynamisme, ses activités professionnelles...
Nous proposons dans l'article les différents
éléments à rechercher puis un rappel clinique de différents
tableaux pathologiques.
I. Rappel anatomique (voir schémas 1
et 2)
-
Le genou est constitué de quatre os :
-
la partie inférieure du fémur, avec ses
2 gros condyles;
-
la partie supérieure du tibia, avec son plateau
tibial s'emboîtant sous le fémur par ses 2 tubérosités
et ses 2 épines tibiales;
-
la rotule mobile face à la partie inférieure
du fémur;
-
la tête du péroné fixée contre
la tubérosité tibiale externe.
-
Dans l'interligne articulaire fémoro-tibial se
situent deux cartilages fibreux en forme de croissant facilitant le glissement
du fémur et du tibia l'un contre l'autre lors des mouvements de
flexion-extension. Ce sont les ménisques.
-
La capsule articulaire recouvre les os et contient un
liquide épais, visqueux : le liquide synovial.
-
Sur la capsule s'insèrent :
-
les ligaments latéraux,
-
le ligament quadricipital reliant le quadriceps à
la rotule et permettant l'extension du genou,
-
le tendon rotulien de la pointe de la rotule vers le
tibia,
-
la patte d'oie à la face interne du tibia,
-
le muscle poplité à l'arrière du
genou,
-
les deux ligaments croisés entre le fémur
et la table tibiale.
Il. Plaintes et interrogatoire du malade
1. La douleur
On recherche à travers les mots du patient
les caractéristiques habituelles : siège, intensité,
circonstances d'apparition.
-
1.1 : siège : douleur sur la face
interne en cas d'entorse du ligament latéral interne douleur antérieure
lors d'un conflit fémoro rotulien.
-
1.2 : intensité : dans les gonalgies arthrosiques
les douleurs sont fréquentes, le malade "vit avec". A l'inverse,
une douleur violente oriente vers un traumatisme.
-
1.3 : circonstances d'apparition et
mécanisme . un mouvement forcé et contrarié
avec rotation externe et abduction de la jambe par rapport à la
cuisse évoque une entorse ; lorsque la douleur survient au cours
de la montée et de la descente d'escaliers, on s'oriente vers une
pathologie fémoro-patellaire.
2. Le blocage
C'est l'impossibilité de l'extension, parfois
douloureuse, du genou, alors que la flexion est possible. Il cède
spontanément ou par quelques mouvements passifs que le patient apprend
à connaître. Il évoque une lésion méniscale.
3. Le dérobement
C'est une sensation d'instabilité pouvant
entraîner la chute surtout en terrain accidenté. Il évoque
la faiblesse d'un des systèmes tendineux d'amarrage.
4. Les craquements
Ils n'ont de valeur pathologique que s'ils sont fréquents.
Ils traduisent une détérioration des cartilages et une arthrose.
5. L'impotence fonctionnelle
Secondaire à la douleur et à la raideur,
elle est évaluée par le périmètre de marche
et contribue à la décision thérapeutique
6. Signes associés
Fièvre, lombosciatique, polyarthralgies de
l'arthritique...
7. Le contexte personnel
Activités professionnelles, sportives, antécédents
traumatiques, obésité, scoliose, etc.
III. Examens du genou
1. Regarder le patient
-
1.1 Debout immobile, on observe:
- 1.1.1 : des déformations des reliefs anatomiques
normaux ou bien un gros genou laissant suspecter un épanchement
de synovie ou encore un genou rouge inflammatoire avec éventuellement
une plaie.
- 1.1.2 : une déformation axiale avec un genu
valgum ou un genu varum (Voir schémas 3 et 4).
Ces anomalies axiales traduisent l'asymétrie
de la charge portée par le genou : en valgum, le poids du corps
se porte plus sur la tubérosité tibiale externe, en varum,
plus sur le compartiment interne.
-
1.2 La station unipodale (= sur une jambe).
-
1.3 L'accroupissement: ces deux postures quand
elles sont difficiles ou impossibles :
- objectivent le degré d'une impotence fonctionnelle,
- permettent de localiser la zone douloureuse
2. Palper
-
2.1 Chaleur cutanée : augmentée,
elle oriente vers une inflammation.
-
2.2.1 : sus rotulien : tendinite du quadricipital.
-
2.2.2 : sous rotulien : tendinite du ligament rotulien.
-
2.2.3 : partie supéro-interne du tibia tendinite
de la patte d'oie.
-
2.2.4 : face interne du tibia : entorse du Ligament
Latéral interne (LLI).
-
2.2.5 : Le cri méniscal : la douleur est
réveillée par la pression sur la face interne de l'interligne
articulaire juste en dedans du tendon rotulien.
-
2.3.1 : on palpe la rotule à la recherche d'un
trait de fracture ou d'une autre anomalie.
-
2.3.2 : choc rotulien: une main empaume le cul
de sac du quadricipital (partie inférieure de la cuisse), l'autre
main empaume l'extérieur supérieur de la jambe pour refouler
le liquide articulaire derrière la rotule. L'index de la main située
sur la jambe imprime une pression sur la face antérieure de la rotule.
Lorsqu'il existe un épanchement, la rotule percute la trochlée
et produit un petit choc.
-
2.3.3 : signe du rabot : on sent un frottement de la
rotule lors de la pression et de sa mobilisation latérale (voir
schéma 5)
3. Manipuler
-
3.1 Préalable : devant un genou douloureux,
les manoeuvres seront douces, parfois impossibles à cause de l'intensité
douloureuse.
-
3.2 La mobilité articulaire : on explore
la flexion et l'extension, passivement ou en s'opposant au mouvement. Ces
deux manoeuvres peuvent réveiller une douleur du tendon rotulien
ou du tendon quadricipital.
-
3.3 Les mouvements de tiroir et de latéralité
: normalement, d'autres mouvements que la flexion et l'extension du
genou sont impossibles. On les recherchera par une manipulation douce.
-
3.3.1 : les tiroirs antérieur et postérieur
le genou est fléchi à 90°, le pied est immobilisé,
on tire et on repousse la jambe empoignée sous le genou. Si le mouvement
est possible, c'est anormal et cela évoque fortement une lésion
des ligaments croisés : le ligament antérieur pour le tiroir
antérieur, le croisé postérieur en cas de recul de
la table tibiale.
-
3.3.2 : les mouvements de latéralité le
blessé étant en décubitus dorsal, se placer du côté
à examiner, empaumer solidement la cuisse d'une main et de l'autre
imprimer à la jambe des mouvements de valgus et de varus forcés.
Ces mouvements sont parfois difficiles à mettre en évidence
parce que douloureux : on n'insistera pas. Ils indiquent une lésion
du ligament latéral interne si on ne les constate qu'en demiflexion
; en revanche, ils indiquent une rupture du LLI et de la coque condylienne
si on les constate en extension.
-
3.4 Les signes de souffrance
- 3.4.1 : rotation externe du pied-extension de
la jambe (signe de Mac Murray - voir schéma 6) : on
réalise une torsion de la jambe, la jambe est à demi fléchie
; on tourne le pied en rotation externe avec une main ; on pose le pouce
de l'autre main sur l'interligne interne en dedans du tendon rotulien;
on amène la jambe en extension. Cette manoeuvre peut déclencher
un cri méniscal en fin de course.
- 3.4.2 : rotation de la jambe : hanche et
genou fléchis à 90°, une main pousse en dedans le genou,
tandis que l'autre main empaume la jambe et lui imprime des mouvements
de rotation ou de latéralité.
- 3.4.3 : le malade est couché sur le ventre,
le genou est fléchi : on appuie sur le talon et on tourne la cheville.
Cela réalise un mouvement douloureux de cisaillement des ménisques.
-
3.5 Le jerk test (voir schéma 7): la jambe
est poussée vers l'extérieur en valgus pendant que l'on tourne
le pied en rotation interne : on ressent un ressaut évoquant une
rupture du ligament croisé antérieur.
4 Vérifier qu'il ne s'agit pas d'une
douleur dont la cause est à distance
-
4.1 Coxopathie : on mobilise la hanche dans tous
les sens à la recherche d'une limitation de mouvements et d'une
douleur provoquée sur le genou.
-
4.2 Lombosciatique: on cherche les signes de
sciatique (Lasègue),
IV. Examen radiologique
On ne décrira pas dans cet article les anomalies
observées.
On peut proposer comme principales indications de
l'examen radiologique :
-
chaque fois que l'on suspecte une fracture ou que l'on
veut éliminer ce diagnostic.
-
devant des douleurs répétées et
persistantes,
-
devant une arthropathie chronique et quand l'on souhaite
faire le bilan des lésions.
L'examen radiologique est plutôt utile au chirurgien
ou au spécialiste qui le demanderont et l'analyseront, selon le
besoin.
V. Orientations diagnostiques et décisions
1. La fracture est évidente ou fortement
probable
Par exemple: polytraumatisé, accident de la
voie publique, douleurs intenses, impotence fonctionnelle totale, déformation,
plaie ouverte, perception d'un trait de fracture rotulien. Le blessé
est évacué vers le centre chirurgical le plus proche : on
immobilise son genou, on lui administre des antalgiques puissants (morphine
si possible) et on veille à son confort pendant le transport.
2. Il existe des signes inflammatoires
Il s'agit de : rougeur, augmentation de la
chaleur cutanée, gonflement douloureux du genou.
-
2. 1 soit d'une infection articulaire ou osseuse
-
2.2 soit d'une arthrite non infectieuse.
Dans les deux cas, il est nécessaire d'évacuer
vers l'hôpital de référence parce que l'infection relève
d'un traitement antibiotique énergique associé à un
traitement chirurgical.
Cas particulier - la crise douloureuse aiguë
du drépanocvtaire :
Il faut soulager le patient par des antalgiques
puissants (dérivés codeïnés, voire éventuellement
de la morphine), réhydrater en attendant de discuter les autres
traitements (antibiothérapie préventive, hydroxycarbamide
(Hydréa®).
3. Une douleur projetée de la hanche
et du dos a été écartée
il n'existe pas de sciatalgie et la hanche est bien
mobile dans tous les sens.
4. Après ces trois préalables,
on s'orientera vers l'un des quatres syndromes suivants
-
Le syndrome fémoro-rotulien (voir encadré
1).
-
Le syndrome méniscal (voir encadré
2).
-
Les tendinites et entorses (voir encadré 3).
-
L'arthrose (voir encadré 4).
VI Conclusion
Examiner un genou est donc difficile, cela
demande de l'expérience.
Deux façons d'examiner sont possibles :
-
soit suivre la démarche proposée, lourde
et longue ; cela permet d'apprendre et de comprendre au fil du temps,
-
soit, ce qui se pratique généralement,
orienter son interrogatoire et son examen selon les signes d'appel :
-
une forte suspicion de fracture ou des signes inflammatoires
feront évacuer vers l'hôpital de référence;
-
le syndrome fémoro-rotulien ou l'entorse bénigne
du LLI conduiront à insister sur le repos strict pendant quelques
jours, en essayant d'adapter le patient à ses nécessités
quotidiennes, les béquilles lui seront utiles; on lui expliquera
qu'ensuite il devra travailler ses muscles pour prévenir les rechutes
souvent prévisibles;
-
si l'entorse présente des signes de gravité,
la radio s'impose pour vérifier l'absence de fracture et elle précèdera
la mise sous plâtre pour trois semaines suivie d'une rééducation
obligatoire;
-
en cas de blocage à l'extension et de lésion
méniscale avérée, tout dépend de l'incidence
sur la vie courante du patient : si la gêne est modérée
et peu fréquente, on soulagera et rééduquera, sinon
l'intervention chirurgicale sera à envisager;
-
quant à l'arthrose, le diagnostic est en général
aisé, on peut soulager le malade par le traitement médical
habituel et surtout lui expliquer qu'il doit maigrir ou pour le moins ne
pas grossir, qu'il doit marcher tous les jours, si besoin aidé d'une
canne adaptée à son envergure et faire régulièrement
des petits exercices de flexion-extension passive ou contrariée.
-
enfin, que l'on ne croie pas que la gonalgie se résume
à une prescription d'A.I.N.S. car ces médicaments ne sont
pas anodins (en particulier dangereux pour l'estomac), et il faut réfléchir
avant de les prescrire, quels qu'ils soient.
Développement et Santé,
n° 159, juin 2002