Rééducation des cervicalgies

 

par Thierry Allamargot*

Kinésithérapeute, Cimade, Paris.

Les cervicalgies sont les douleurs de la colonne vertébrale (rachis) du cou. Le rachis cervical est une région très sollicitée car elle a une double fonction statique et dynamique.

La cervicalgie est un symptôme lié à une pathologie dégénérative (arthrose par exemple), traumatique ou à des troubles statiques ou fonctionnels.

Son traitement sera tout d'abord médical dans la phase hyperalgique; la kinésithérapie intervenant véritablement après diminution des douleurs aiguës.

I. La prise en charge sera personnalisée

Elle s'effectuera après un bilan complet, plus particulièrement orienté dans trois directions.

1. L'étude de la posture

Tout d'abord cervicale:

- Existe-t-il une hyperlordose ou un effacement de la lordose normale?

- Y a-t-il une inclinaison antérieure ou latérale de la tête ou une élévation de la ceinture scapulaire (épaule) ?

- S'agit-il de la position habituelle ou bien d'une attitude antalgique ?

Mais également globale:

Existe-t-il une inégalité de longueur des membres inférieurs responsables d'une bascule du bassin ou une anomalie rachidienne (scoliose, hypercyphose dorsale) entraînant des réactions de compensation sus-jacentes ?

2. L'étude des signes locaux

La palpation de toute la région cervicoscapulaire cherche à localiser les contractures musculaires (trapèzes, angulaires, rhomboïdes) et les points douloureux ligamentaires (interépineux).

3. L'étude de la mobilité

Le rachis cervical est au service de la tête et plus particulièrement des yeux. Sa mobilité sert essentiellement à orienter le regard. Dans un premier temps, on étudie la mobilité active, puis la mobilité passive afin de déterminer quel type de mobilité (flexion-extension, inclinaisons latérales, rotations) est réduit.

Il est intéressant de connaître la profession qui a souvent une influence considérable sur l'apparition de la cervicalgie (Exemples : secrétaire, couturière, avec une attitude en flexion de la tête ; peintre ou plâtrier avec des attitudes prolongées en extension). Le profil psychologique du patient (anxieux, hyperémotif ou dépressif) peut influencer l'état de tension des muscles cervicaux.

Il. On distingue quatre grands tableaux cliniques

1. Le torticolis

C'est une cervicalgie paroxystique avec attitude antalgique en inflexion latérale, rotation du côté opposé et légère flexion ou extension. Il s'accompagne de douleurs violentes à la moindre tentative de mobilisation.

2. La cervicalgie aiguë

Elle ne comporte pas d'attitude antalgique, mais une limitation douloureuse de Plusieurs types de mouvements.

3. La cervicalgie chronique

Elle est marquée par une limitation en fin de mouvements et des douleurs provoquées par des positions prolongées.

4. La névralgie cervico-brachiale

Elle correspond à l'irritation d'une racine nerveuse à son émergence au niveau du trou de conjugaison, soit par une compression discale, soit par des calcifications liées à l'arthrose. C'est une douleur intense qui suit un trajet le long du bras particulier à la racine touchée.

III. Traitement kinésithérapique
 
1. Le premier objectif est la lutte contre la douleur.

a. L'immobilisation est parfois indispensable, en cas de torticolis ou de cervicalgie aiguë, parallèlement au traitement médical. Il s'agit de confectionner un collier en mousse parfaitement adapté à la morphologie du patient pour être réellement efficace. A défaut, un collier en carton entouré de coton peut être utile.

b. L'action de la chaleur permet un effet sédatif et décontracturant, avec des linges réchauffés préalablement par de l'eau chaude.

c. Le massage à visée antalgique doit être utilisé à chaque séance. L'installation du patient est primordiale et doit respecter son confort. Il peut être assis face à la table, front appuyé sur un coussin volumineux évitant toute flexion importante du tronc. Il peut être allongé sur le dos, tête en débord de table soutenue par le kinésithérapeute, ce qui permet des mobilisations passives douces, de faibles amplitudes pour assurer la décontraction. Les tractions cervicales manuelles dans l'axe, d'intensité modérée visent une décompression des disques intervertébraux et des apophyses articulaires postérieures. Le massage doit être global en s'étendant largement aux régions péricervicales par des pressions glissées profondes, des pétrissages, des étirements mais également des vibrations sur les points douloureux.

2. Le deuxième objectif est de retrouver progressivement une mobilité cervicale fonctionnelle.

Avec prudence et sans douleur, la mobilisation est d'abord réalisée de façon active-aidée allongé sur le dos, c'est-à-dire effectuée par le patient mais contrôlée et accompagnée par le thérapeute; elle vise plus particulièrement les secteurs à mobilité réduite dans le but de réharmoniser les différentes articulations du rachis cervical, mais aussi de redonner confiance au patient dans ses capacités à se mouvoir de façon indolore.

Par la suite, le travail est uniquement réalisé activement par le patient et l'on utilise le regard; on pourra par exemple confectionner une "longue vue" avec une feuille de papier roulée et demander à la personne, en utilisant cette dernière, de suivre les contours d'une fenêtre ou de figures géométriques de tailles variables dessinées sur un mur; ces exercices ont pour but de solliciter le rachis cervical dans ses amplitudes les plus limitées ainsi que les muscles qui y sont associés (figure).

3. Le troisième objectif est la rééducation musculaire qui s'effectue en fonction des deux besoins du rachis cervical: la stabilité (donc l'endurance) et la mobilité.

Il faut réaliser un compromis et éviter de viser un renforcement musculaire strict, mais plutôt parvenir, là aussi, à une harmonisation des différentes fonctions des muscles en veillant surtout à s'adapter au patient, c'est à dire en tenant compte de son âge et de sa pathologie. Cet objectif n'est pas réalisé indépendamment des deux premiers mais associé à ceux-ci de façon progressive.

a. On utilise d'abord des sollicitations musculaires à distance des cervicales sur le principe du "débordement d'énergie " ; par exemple, patient allongé sur le dos, on oppose une résistance importante d'environ six secondes à l'élévation des membres supérieurs joints, ce qui aura pour effet de faire travailler par diffusion les muscles postérieurs du rachis cervical (on parvient à stimuler tous les muscles uniquement en changeant la direction de la résistance).

b. Ensuite, on utilise des sollicitations directes. Par exemple, le patient assis avec le rachis en position corrigée (respectant l'équilibre de toutes les courbures physiologiques), on effectue des poussées dosées au niveau des différentes faces du crâne en demandant de résister pour ne pas changer de position.

c. Enfin, on travaille l'ajustement neuromusculaire du rachis cervical en effectuant des sollicitations alternées et rapides, mais de faible intensité, en divers points de la tête en demandant au patient de réagir le plus rapidement possible sans pour autant être brusque; le principe est d'adapter correctement la réaction en vitesse et en intensité, aussi bien par rapport à la contraction qu'au relâchement.

4. Ces différents objectifs permettent une prise de conscience du schéma corporel de cette région cervicale.

Le patient doit prendre conscience totalement et définitivement de la position la plus correcte possible. Le kinésithérapeute doit lui fournir des informations sensitives par ses mains, pour qu'il ressente ses erreurs et être capable de trouver la bonne position. Il peut ensuite installer le patient devant un miroir pour qu'il évalue lui-même les corrections à effectuer. Le patient doit se corriger sans aucune référence externe mais uniquement avec ses propres sensations.

5. Une fois cette maîtrise de la statique réalisée, il faut veiller à réintégrer le rachis cervical dans les différents mouvements globaux réalisés par le patient (même les réactions d'équilibrage).

6. Pour éviter toute récidive, il ne faut pas oublier de donner des conseils d'économie du rachis cervical. Cela concerne les activités professionnelles, en aménageant le poste de travail pour éviter toute projection de la tête en avant (ceci est valable lorsqu'on regarde la télévision, quand on conduit une voiture). Cela concerne aussi le sommeil, l'oreiller devant tout juste combler l'espace entre la tête et les épaules, tant sur le dos que sur le côté.

En conclusion

La cervicalgie est une pathologie souvent complexe, sa prise en charge kinésithérapique doit être adaptée à chaque tableau clinique en ayant soin d'être rigoureux, prudent et non douloureux; ainsi le patient peut être convaincu de ses capacités à utiliser son rachis cervical sans crainte.

Développement et Santé, n°116, avril 1995